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Après le brouhaha médiatique suscité par la victoire écrasante du parti de Vladimir Poutine aux élections législatives et les conditions dans lesquelles elle s’est produite, nous avons souhaité revenir sur la situation politique russe. Entre une ambiance fin de règne et une guerre des clans, sur fond de tensions toujours plus apparentes avec l’Europe et les Etats-Unis, quelle lecture peut-on faire de la récente nomination de Dmitri Medvedev comme candidat de la coalition au pouvoir ? L’Union européenne peut-elle espérer reconstuire le partenariat stratégique avec la Russie, avec ce nouveau leader, plutôt étiqueté comme "zapadniki", c’est-à-dire favorable à une détente avec l’Occident ? Que fera Vladimir Poutine dans ce nouveau système qu’il met lui-même en place ? La question est en fait de savoir comment sera géré l’héritage laissé par l’actuel maître du Kremlin.
La fin de l'incertitude?Le résultat des élections législatives en Russie et l’annonce de la nomination de Dmitri Medvedev auront démontré une nouvelle fois le contrôle exercé par Vladimir Poutine sur la vie politique russe, ainsi que sa parfaite maîtrise de son entourage. Appelé à rester au pouvoir aussi bien par ses partisans, fidèles de toujours et jeunes ralliés à l’idéologie poutinienne, que par ceux qui craignent pour leur place en cas de changement de leadership, le Président russe a finalement trouvé une voie de sortie idéale. Tout en respectant la Constitution, il est désormais assuré de pouvoir imposer son plan pour sa propre succession. Dans ce système, quelque soit sa place, nul doute qu’il restera dans le paysage politique et qu’une partie de la direction des affaires du pays lui sera confiée. Toute incertitude n'a pourtant pas disparu de la vie politique russe. La stabilisation du gouvernement fédéral, si elle constitue le principal argument des thuriféraires du chef de l'Etat1 et marque un incontestable progrès par rapport aux chaotiques années Eltsine, n'en dissimule pas moins une lutte acharnée pour le pouvoir à l'intérieur même du Kremlin. Comme le titrait récemment le magazine Newsweek, 'Democracy is Dead in Russia but Politics Lives, as the President’s Men Vie for Supremacy'. Les guerres de l'entourageAu cours des derniers mois, l’incertitude sur l’avenir du régime politique russe s'était nourrie d'une accumulation d'initiatives contradictoires. D’un côté, Vladimir Poutine affirmait ne pas vouloir briguer un troisième mandat, alors même que ses plus proches collaborateurs préparaient ouvertement le maintien de leur chef au pouvoir et appelaient ce dernier à modifier la Constitution en ce sens2. D'autre part, à l'approche de l'élection présidentielle de mars 2008, les règlements de compte entre factions avaient pris des proportions alarmantes. Après une purge intervenue au Service Fédéral de Contrôle des Drogues, début octobre, le directeur de ce service, Viktor Cherkesov, avait publiquement mis en cause les agents du FSB (successeur de l'ex-KGB) et dénoncé le danger que la lutte entre services spéciaux faisait courir au pays tout entier. Plus grave encore, l'arrestation du vice-ministre des Finances, Serguei Storchak, le 16 novembre, généralement attribuée au chef adjoint de l'administration présidentielle et président du conseil d'administration de Rosneft, Igor Séchine, avait démontré que les membres du gouvernement eux-mêmes n'étaient plus à l'abri de ces manoeuvres. Ce dernier événement avait semblé marquer une étape décisive dans les tentatives de l'entourage immédiat du chef de l'Etat pour contraindre ce dernier à prolonger son mandat après mars 2008.La victoire présidentielle du 2 décembreLa réponse de Vladimir Poutine a été méthodique. Début octobre, le Président annonçait sa décision de conduire en personne la liste du parti Russie Unie aux prochaines élections législatives, transformant ainsi le scrutin en plébiscite sur sa personne et sa politique. L'élection du 2 décembre a été définie par deux traits essentiels. D'une part, le contraste, constaté à chaque élection depuis 1995, entre régions de vote libre ou semi-libre, et régions de vote « dirigé » (c'est-à-dire truqué), a été particulièrement net: alors qu'à Moscou ou Saint-Pétersbourg, le score du parti présidentiel n'a été que légèrement supérieur à 50 %, il a frôlé, voire dépassé les 100 % dans certaines Républiques fédérées, telles la Tchétchénie, le Daghestan ou la Mordovie. D'autre part, l'usage de la « ressource administrative » et la pression des services de l'Etat sur les électeurs indécis ou vulnérables a atteint un niveau sans précédent. Le résultat de ces différentes manipulations s'est reflété à la fois dans le taux de participation (63,7 %) et dans le score de Russie Unie: 64,3 %, soit 315 sièges sur 450 à la future Douma. Ces résultats ont doublement renforcé la position du chef de l'Etat vis-à-vis des différentes factions du Kremlin: d'une part en rappelant la confiance massive que continuait de lui accorder une majorité de citoyens russes (le score réel de Russie Unie est estimé entre 40 et 45 % - et parmi les électeurs des autres partis, beaucoup soutiennent en réalité le Président et sa politique); d'autre part en faisant de la Douma un possible centre de pouvoir bis, puisque le « parti de Poutine » détient désormais la majorité constitutionnelle des deux tiers à la Chambre basse.Le successeurAprès cette victoire incontestable, le président Poutine pouvait librement désigner son successeur. Le choix de Dmitri Medvedev, officiellement annoncé le 9 décembre par les partis de la coalition présidentielle, est significatif à plus d'un titre. En premier lieu, le probable futur président russe est, à 42 ans, un fidèle d'entre les fidèles du chef de l'Etat, ayant constamment suivi ce dernier depuis son premier poste à la mairie de Saint-Pétersbourg, en 1991. D'autre part, M. Medvedev est à la fois vice-Premier ministre chargé des « projets nationaux », c’est-à-dire de la santé, du logement et de l'éducation, et président du conseil d'administration de Gazprom. Sa position politique l'amène donc à mettre l'accent sur les besoins sociaux de la population, plutôt que sur le renforcement des organes de police et de sécurité. En outre, ses intérêts matériels et financiers sont étroitement liés à l'approfondissement des relations commerciales et politiques avec l'Europe. Enfin, point essentiel, M. Medvedev est l’un des rares membres de l'élite au pouvoir à n'avoir jamais fait partie de l'ex-KGB. Au contraire, ayant milité pour la démocratie dans sa jeunesse, il possède une réputation de gestionnaire libéral et de partisan d'une détente avec l'Occident, propre à inquiéter les factions rivales des siloviki (armée, police, services de sécurité). M. Medvedev apparaît donc quelque peu comme le successeur idéal d'un point de vue occidental : dédié aux problèmes quotidiens du peuple russe, ouvert sur le monde (moins nationaliste en tout cas que la plupart des membres de l’administration présidentielle), un homme presque normal, qui a construit sa carrière pas à pas, sans avoir jamais fait partie des services de sécurité russes. En realité, cette image de libéral et de pro-occidental ne tient que si on le compare à son rival d’hier, Serguei Ivanov. Sa proximité avec l’actuel président permettra certainement d’assurer la continuité de la politique mise en place durant le second mandat du président Poutine. Et dans le contexte actuel, le maintien au pouvoir de l'actuel chef de l'Etat, comme futur Premier ministre, annoncé le lendemain de la nomination de M. Medvedev, peut être interprété comme une volonté de sécuriser la position de celui-ci : un Vladimir Poutine premier ministre lui permettrait en effet de consolider son pouvoir et d’obtenir l’allégance des tout-puissants services de sécurité durant les premiers mois de sa présidence. Une retraite bien méritée?Reste à interpréter la signification durable de cette dyarchie à la tête de la Russie. L'interprétation spontanément donnée par de nombreux observateurs, selon laquelle M. Poutine continuerait de diriger le pays derrière un président de façade, n'est pas nécessairement la plus vraisemblable: en Russie plus qu'ailleurs, le chef de l'Etat concentre tous les pouvoirs et rejette dans l'obscurité jusqu'à ses plus proches collaborateurs. M. Poutine, qui, après avoir été porté au pouvoir par les membres du clan Eltsine, s'était retourné avec succès contre ses anciens protecteurs, le sait mieux que personne. Tout dépendra finalement de la personnalité de M. Medvedev. S'il parvenait à imposer son autorité et se découvrait une véritable ambition dirigeante, le nouveau président pourrait rapidement s'émanciper de la tutelle de son prédécesseur. Il se pourrait que ce scénario corresponde en réalité aux intentions profondes du talentueux Monsieur Poutine. Après avoir "tiré la Russie du chaos" selon une déclaration récente de Mikhail Gorbatchev devant un auditoire américain, et s'être ainsi "assuré une place dans l'Histoire" , cet ancien espion, originellement dépourvu de toute vocation politique, pourrait bien n'aspirer qu'à quitter le devant de la scène politique. Pour mieux exister dans l’arène économique ?Quentin PERRET Pôle Études Responsable du Groupe Énergie et Europe Élargie
Camille SERVAN-SCHREIBER Vice-présidente Responsable du Pôle Études
1: Ainsi que du magazine américain Time qui, en dépit de multiples réserves, a désigné Vladimir Poutine Homme de l'Année 2007. 2: Voir notre article du 7 novembre dernier.
Une retraite maintes fois annoncée
La cause paraît entendue: quel que soit son avenir personnel, Vladimir Poutine quittera ses fonctions de Président de la Fédération de Russie après l'élection de son successeur, en mars prochain. Depuis toujours, le chef de l'Etat n'a cessé d'affirmer sa volonté de respecter, sans la modifier, la Constitution russe, qui interdit plus de deux mandats présidentiels consécutifs. Lors du sommet UE-Russie du 26 octobre dernier (voir notre note), il a réitéré ce message, déclarant explicitement que ce rendez-vous russo-européen serait son dernier en tant que président.
Le départ du Président, une menace pour son entourage
Plusieurs observateurs continuent pourtant de croire à un retournement de dernière minute1, éventuellement imposé par l'entourage du chef de l'Etat contre la volonté de ce dernier. Cette croyance est naturellement alimentée par l'opacité qui continue d'entourer la prochaine élection présidentielle, prévue le 2 mars 2008. Mais elle a des causes plus profondes. Comme le soulignent de nombreux experts de la Russie, le régime russe actuel se caractérise par les liens extrêmement étroits entre pouvoirs économique et politique. Tous les oligarques ne sont certes pas des membres haut placés du gouvernement ou de l'administration. Mais, à la faveur des nationalisations autoritaires intervenues depuis 2001, certains des membres les plus importants de l'entourage de Vladimir Poutine occupent aujourd'hui des positions essentielles dans les secteurs dits de souveraineté de l'économie (matières premières et industries lourdes notamment) et sont à la tête de véritables factions politico-industrielles. En tant qu'arbitre incontesté entre ces différentes factions, le président Poutine est devenu le garant indispensable de la stabilité du système. Son départ n'entraînerait pas seulement d'importants changements au sein du personnel dirigeant, mais ouvrirait la perspective de nouveaux 'transferts' de propriété, voire des règlements de comptes comparables à ceux dont furent victimes en 2000 des proches de l'ancien président Boris Eltsine. Un tel processus pourrait aisément dégénérer et menacer la stabilité économique et politique de la Russie elle-même, au moins jusqu'à l'installation définitive du nouveau pouvoir.
Un troisième mandat préparé de longue date par les proches
Que cette éventualité soit ou non vraisemblable, certains des plus proches collaborateurs du président russe s'activent depuis plusieurs mois pour préparer son maintien au pouvoir. En février dernier, le ministère russe des Affaires étrangères avait organisé à Moscou une série de manifestations célébrant le 125ème anniversaire de la naissance de l'ancien président américain Franklin D. Roosevelt. Roosevelt est aimé en Russie pour avoir été l'allié du pays pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais il est également célèbre pour avoir, en 1940, brisé un interdit fondamental de la vie politique américaine en se faisant élire pour un troisième mandat consécutif (puis un quatrième en 1944). Dans un discours largement repris par la presse2, Vladislav Sourkov, considéré comme le conseiller le plus influent de Vladimir Poutine, avait identifié de manière explicite l'actuel maître du Kremlin à son lointain prédécesseur américain. Son exposé tendait à démontrer que, comme les Etats-Unis en 1940, la Russie n'avait d'autre choix que de conserver à sa tête un dirigeant fort et expérimenté, afin de faire face à la montée des périls. Plus explicite, Gleb Pavlovski, un autre très proche conseiller du président Poutine, avait ouvertement appelé ce dernier à solliciter un troisième mandat. Dans le même temps, Sergei Mironov, président du Conseil de la Fédération, et Boris Grislov, président de la Douma, évoquaient à plusieurs reprises la nécessité de modifier la Constitution afin de supprimer la limite des deux mandats consécutifs. Une telle décision serait d'ailleurs largement approuvée par la population: toutes les études confirment la popularité exceptionnelle du chef de l'Etat auprès des citoyens russes (aux alentours de 70 %) et le désir général de maintenir au pouvoir l'homme considéré comme l'architecte de la stabilisation politique et de la forte croissance économique de ces dernières années.
Le déclenchement d'un « plan Poutine »?
Dans ce contexte, trois événements récents prennent un relief particulier. Le 31 octobre, un attentat contre un bus dans la ville de Togliatti a provoqué huit morts et de nombreux blessés, réveillant chez certains le souvenir des attentats jamais élucidés de 1999, qui avaient provoqué un réflexe de ralliement autour de Vladimir Poutine et porté celui-ci au pouvoir. Deux jours auparavant, l'hebdomadaire moscovite Novoïe Vremia faisait état sur son site Internet d'un « plan Poutine »3. Ce plan consisterait dans l'organisation, par des hommes du pouvoir, d'une série de manifestations populaires réclamant le maintien au pouvoir du chef de l'Etat. Le point d'orgue de cette campagne de manipulation de l'opinion serait la victoire écrasante du parti Russie Unie aux élections législatives de décembre, victoire qui ouvrirait la voie à une révision de la Constitution et à un troisième mandat du président, 'contraint' de céder à la volonté du peuple. Ces allégations ont été renforcées par la décision, annoncée mercredi par Moscou, de diviser par quatre le nombre d'observateurs de l'OSCE invités à surveiller les élections du 2 décembre4. L'activité de ces observateurs sera strictement encadrée, ce qui semble confirmer les rumeurs selon lesquelles les autorités auraient d'ores et déjà pris des mesures visant à 'garantir' par avance les résultats du scrutin.
Une situation où tout reste possible
Personne ne sait aujourd'hui qui gouvernera la Russie après 2008. Mais les dénégations de l'actuel maître du Kremlin ne doivent pas faire oublier les réalités extrêmement fortes militant en faveur de son maintien au pouvoir: la personnalisation excessive du système politique russe, le caractère récent des réels succès obtenus depuis huit ans, l'aggravation des tensions internationales, la volonté conjuguée de la population et d'une élite dirigeante prise au piège de ses propres méthodes, sans oublier la capacité, maintes fois démontrée, de Vladimir Poutine lui-même à créer la surprise. Il n'est finalement pas exclu que les dirigeants européens retrouvent l'actuel président russe lors des prochains sommets UE-Russie.
Quentin PERRET Pôle Études Responsable Groupe Russie et Europe Orientale
1: Voir par exemple Leon Aron, « We'll always have Putin », The New York Times, 25 octobre 2007. 2: Rossiyskaya Gazeta, « Roosevelt est notre allié, une fois encore »; Kommersant, « Vladimir Vladimirovitch Roosevelt? »... 3: Cf. Novoïe Vremia repris et traduit par Courrier International 4: Après avoir longtemps entretenu le doute sur ses intentions, la Commission électorale centrale russe a finalement invité entre 300 et 400 observateurs pour le scrutin, contre plus de 1200 lors des élections législatives de 2003.
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