BlogPremium
RSS
RSS comm

Cet avenir, nous lui avons donné le nom d'Europe.


En ce 11 novembre, ma pensée va aux deux derniers survivants de la plus atroce des guerres. Ils ont vécu toute leur vie avec le souvenir de tous ceux qui sont tombés à leurs côtés, des corps déchiquetés par la mitraille, des hommes enterrés vivants dans la boue des tranchées, des morts qu'on piétinait pendant l'assaut.


Quand la bataille a été finie, quand le silence s'est fait sur la terre où tant d'hommes s'étaient battus jusqu'à l'extrême limite de leurs forces, ceux qui avaient survécu ont déposé leurs armes, quitté leurs uniformes et sont rentrés chez eux.

Ils ont montré leurs blessures à leurs enfants. Ils ont raconté leurs combats, ils les ont emmenés sur les lieux où avaient été versés tant de sang et de larmes, ils leur ont fait visiter les grands cimetières où tant de morts dorment sous les croix blanches.

Ils n'ont pas parlé à leurs enfants de gloire et de victoire. Ils n'ont pas dit à leurs enfants qu'ils étaient des héros. Ils leur ont parlé de souffrances, de sacrifice, des horreurs de la guerre. Ils ont voulu leur apprendre à détester la guerre et à aimer la paix?

Ils disaient à leurs enfants : « Plus jamais ça, plus jamais une telle horreur ».

Mais la guerre appelait la guerre, le meurtre appelait le meurtre. Dans le cœur de ceux qui avaient trop souffert, dans le cœur de ceux qui avaient été vaincus, un esprit de revanche, de vengeance et de haine grandissait. La folie s'empara de nouveau de l'Europe.

Les Anciens combattants de la Grande Guerre qui avaient encore l'âge de se battre partirent le cœur lourd. Les autres regardèrent partir leurs enfants avec la même angoisse qu'éprouvaient leurs parents jadis en attendant leurs lettres écrites au fond des tranchées dans un instant de répit entre deux carnages. Tous se demandèrent pourquoi ils avaient tant souffert si c'était pour recommencer encore.

Et quand la guerre une fois de plus fut terminée, quand les portes des camps s'ouvrirent, quand l'entreprise de domination et d'extermination qui avait menacé l'Europe fut connue de tous, chacun en lui-même fut effrayé de ce qui s'était passé, chacun se sentit coupable de n'avoir pas fait assez pour l'empêcher.

Alors quelques-uns se levèrent au nom de tous ceux qui avaient péri dans ces deux guerres sanglantes, au nom des mutilés, au nom de ceux qui avaient connu l'horreur des camps, au nom des mères, des pères, des veuves, des enfants qui avaient pleuré ceux qui n'étaient jamais revenus.

Et ces hommes de bonne volonté se tendirent la main par-delà les frontières pour lesquelles tant de femmes et tant d'hommes avaient autant souffert.

Et les peuples les suivirent. Nul n'oublia les douleurs du passé, ni ses morts, ni ses souffrances. Mais nul ne demanda à l'autre d'expier ses fautes. Tous déclarèrent : soyons amis maintenant et pour toujours. Et ayant décidé de surmonter leurs blessures en ouvrant leurs coeurs, d'opposer l'amour à la haine, ils construisirent l'Europe. Qu'exprimait-elle d'autre en vérité que la volonté de regarder ensemble vers l'avenir pour des peuples las de tant de guerres qui les avaient portés jusqu'au bord de leur anéantissement matériel et moral ?

En ce 11 novembre, nous ne rendons pas seulement l'hommage de la Nation à tous les morts sur le champ de bataille, à travers les soldats héroïques qui sont allés jusqu'à l'extrême limite de leurs forces pour défendre la cause sacrée de la patrie.

Nous nous souvenons aussi que de tant de sang et de larmes est né un grand rêve de paix.

Tant que restera vivante la mémoire des grandes tragédies du XXe siècle, nul n'aura à craindre pour l'amitié qui lie entre eux les peuples européens. Maintenant que s'en vont les derniers témoins, il nous faut continuer de faire vivre ce souvenir pour que nos enfants n'oublient jamais et pour qu'ils le transmettent à leur tour à leurs enfants.

Aujourd'hui, en nous souvenant, nous célébrons l'avenir. Un avenir de paix et de fraternité entre les nations. Un avenir de compréhension et de solidarité entre les peuples.

Cet avenir, nous lui avons donné le nom d'Europe.
D’abord, l'Europe nous oblige à prendre la juste mesure de nos moyens. Après un demi-siècle de construction européenne, nous sommes suffisamment unis pour qu’aucun de nos Etats ne puisse plus mener une grande action diplomatique autonome, mais pas assez pour agir ensemble et peser significativement sur la scène internationale. Si l’espace est commun, il n’en va pas encore de même de la puissance. Si bien que nous sommes plus souvent spectateurs qu’acteurs, plus volontiers financiers que décideurs, et finalement plus facilement exécutants que maîtres de la manœuvre.

Pour rétablir cet équilibre, il faut que l’Union européenne retrouve un fonctionnement efficace et notamment sa capacité à prendre des décisions. Il nous faut réaliser les réformes institutionnelles les plus urgentes en reprenant les dispositions du traité constitutionnel qui ont fait globalement consensus lors du débat référendaire. J’appelle pour cela à la conclusion d’un traité simplifié. La négociation peut être rapide. Quelles devraient être à mon avis les dispositions à faire figurer en priorité dans le traité simplifié ?

1/ la mise en place d’une Présidence stable du Conseil européen pour donner à l’Europe un visage et une voix et favoriser des actions de plus long terme, avec un meilleur suivi ;
2/ la création d’un Ministre européen des Affaires étrangères ; ainsi, sur la convocation du Président du Conseil européen, ou du Ministre des Affaires étrangères de l’Union, lors de chaque crise internationale, les Européens se parleront entre Européens avant de parler à d’autres. Ils se prononceront sur un projet de position européenne avant de prendre parti sur les suggestions des autres. Ce simple changement de méthode est un renversement copernicien : au lieu de se déterminer par rapport à la politique des autres, les Européens prendront l’habitude de se déterminer par rapport à eux-mêmes, de travailler d’abord à rechercher l’intérêt commun. Le Ministre des Affaires étrangères européen, placé sous le contrôle politique des gouvernements, pourra de même coordonner de manière efficace nos moyens diplomatiques, budgétaires et, le cas échéant, militaires.
3/ l’extension du domaine de la majorité qualifiée, notamment en matière judiciaire et pénale et d'immigration,
4/ l’extension du domaine de la codécision qui augmente le rôle du Parlement européen dont l’accord devient indispensable pour le vote des « lois européennes » ;
5/ les règles relatives aux modalités de la majorité qualifiée, principalement la règle de la double majorité (55% des Etats membres représentant au moins 65% de la population de l’UE) ;
6/ la clause passerelle qui permet aux Etats membres de décider à l’unanimité de faire passer une matière soumise à la règle de l’unanimité sous le régime de la majorité qualifiée ;
7/ le mécanisme d’alerte précoce, qui permet aux parlements nationaux de s’assurer que l’Union n’excède pas son champ de compétences ;
8/ le droit d’initiative citoyenne, qui donne la possibilité à un million de citoyens de demander à la Commission de faire des propositions dans tel ou tel domaine.

Pour l’avenir, j'ai aussi la conviction qu’il nous faut changer la règle de l’unanimité en Europe.
On ne peut pas imposer à un pays ce qu’il ne veut pas. En revanche, je n’accepte pas que celui qui ne veut pas avancer empêche les autres de le faire. C’est une chose d'avoir un Etat qui ne veut pas avancer, c’en est une autre d’accepter que ce pays empêche les 26 autres d’avancer. La seule façon de sauver l’Europe politique, c’est de faire sauter ce verrou. Un pays devrait pouvoir dire non, mais sans que ce "non" handicape les projets des autres. Il n'est pas concevable qu'un seul Etat membre, voire deux, puissent empêcher l'Union d'avancer.

Ce préalable posé, quels doivent être nos objectifs de long terme en matière internationale ? J'en vois trois :

Premier grand objectif : assurer la sécurité de la France et des Français d'abord, de nos amis et alliés ensuite. Assurer la sécurité de la France et des Français est l'objectif premier parce que de lui dépend notre existence en tant que Nation. Pour garantir la protection de nos intérêts vitaux, la dissuasion nucléaire reste un impératif absolu. Elle est l’assurance-vie de la nation, la garantie qu’un autre Etat réfléchira à plusieurs fois avant de s’en prendre, directement ou indirectement, à nos intérêts vitaux, sauf à s’exposer à une sanction immédiate et hors de proportion avec les avantages recherchés. Si je suis élu Président de la République, je garantirai de façon inconditionnelle la crédibilité politique et technique de nos systèmes d’armes, dans le respect du principe de stricte suffisance des moyens déployés. Les programmes de modernisation qui se révèleront nécessaires seront donc poursuivis, et ils seront soumis, comme les autres programmes d’armement, à un examen constant et vigilant de leur coût par rapport à leur efficacité.
C'est la responsabilité du chef de l'Etat d'apprécier, en permanence, la limite de nos intérêts vitaux. En l'occurrence, l'intégrité de notre territoire, la protection de notre population, le libre exercice de notre souveraineté constitueront toujours le cœur de nos intérêts vitaux. Mais ils ne s'y limitent pas.

A première vue, il ne semble plus exister de véritable menace directe et immédiate pour notre survie. Mais en raison même du projet européen et de "l'union sans cesse plus étroite" qu'il construit, la protection de nos intérêts vitaux est désormais intimement liée à la protection des intérêts de sécurité de nos voisins et amis. Au-delà même de l'amitié entre nos peuples, la continuité géographique entre nos pays rend cette solidarité incontournable. La garantie nucléaire peut donc à mon sens s’étendre au-delà de nos frontières et bénéficier à nos voisins européens.
Notre sécurité est liée à celle de l'Europe et à l'Alliance atlantique. Il convient d’aborder ces questions de façon dépassionnée et avec pragmatisme. C'est à l’Alliance atlantique, faut-il le rappeler, que l'Europe doit d'avoir préservé sa liberté face à l'Union soviétique. Ceci nous a permis de construire l'Union européenne d'aujourd'hui. Dans un monde incertain et dangereux, l’Alliance conserve toute sa valeur et sa légitimité : l'ancrage euro-atlantique, des valeurs partagées, l'engagement de défense collective et la force du consensus pour ses décisions sont des références pour tous les alliés.

D’ailleurs, si la France a quitté les structures intégrées de l'OTAN en 1966, elle n'en reste pas moins l’un des membres les plus actifs et l'un de ses principaux contributeurs. Elle s'est engagée fortement dans ses opérations, dans les Balkans et en Afghanistan. Elle est un élément moteur de sa Force de réaction rapide.
Sur les 26 pays de l’OTAN, 21 sont membres de l'Union européenne. Sur les 27 pays de l’Union, 21 sont membres de l’OTAN. Si la France veut vraiment peser sur l'évolution de l’OTAN tout en convaincant les Européens de s'engager résolument dans une défense européenne indépendante, elle devra adapter son discours aux réalités de notre continent. On oppose parfois l'Alliance atlantique à l'Europe de la défense. Cette approche est stérile. Les Européens, comme les Américains, ont besoin des deux. Elles sont complémentaires et non substituables.
Mais nous devons veiller avec nos partenaires européens à ce que l'OTAN n'évolue pas, comme sembleraient le souhaiter les Etats-Unis, vers une organisation mondiale effectuant des missions aux confins du militaire, de l'humanitaire et des activités de police internationale. L'OTAN n'a pas vocation à devenir une organisation concurrente de l'ONU.

Mais l’Europe a des intérêts de sécurité qui lui sont propres et sa politique de défense doit aussi être celle de sa géographie, d’autant qu’elle n’est plus au centre des préoccupations stratégiques des Etats-Unis. Le renforcement de la défense européenne doit donc rester une priorité. Les Européens doivent désormais être plus autonomes dans la protection de leurs territoires et de leurs populations, de même que dans la défense de leurs intérêts fondamentaux sur la scène internationale.

Car de nouvelles menaces sont apparues, auxquelles nous devons faire face. Nous sommes entrés dans un monde complexe et incertain, dont les dangers sont nombreux et multiformes. Les nouvelles menaces sont la prolifération des armes de destruction massives, le terrorisme, les Etats défaillants, la mise en danger de nos approvisionnements stratégiques, les catastrophes écologiques, humanitaires ou encore les pandémies.

Dans un tel contexte, il serait imprudent de relâcher notre effort de défense. Si je suis élu Président de la République, je m’engage à maintenir notre effort au moins à son niveau actuel, afin de disposer de forces armées bien entraînées, bien équipées et aptes à assurer la protection de notre territoire, la sécurité des Français et la défense de nos intérêts dans des configurations très variées et s’il le faut loin de nos frontières. Le budget de la Défense ne constituera pas la variable d’ajustement des finances publiques. Consacrer de l’ordre de 2% du PIB à la Défense est à mes yeux un minimum dans un contexte aussi mouvant et imprévisible. C’est le prix de notre indépendance nationale, de nos responsabilités internationales, et de notre sécurité. C’est là un devoir de l’Etat qu’il serait irresponsable d’opposer à d’autres politiques non moins essentielles à la nation comme l’éducation ou la recherche.

La protection de nos intérêts de sécurité rend indispensable d’assurer la sécurité de zones plus éloignées de nous. Et pour essentielle qu’elle soit, la dissuasion n’épuise pas la réflexion sur l’actualisation de notre politique de défense. Conçue pour bien fonctionner dans un jeu de rapports d’Etat à Etat, son impact est faible face à un groupe terroriste ou face à un Etat qui engagerait des moyens conventionnels plutôt que des armes de destruction massive. S'il reste possible d'isoler nos intérêts vitaux, la recherche de l'efficacité dans la protection de ceux-ci exige de prendre en compte l'ensemble des facteurs de déstabilisation de la planète. Nous devons donc être attentifs à la consolidation de nos capacités de projection et de frappe dans la profondeur. Un effort important a été engagé depuis dix ans dans ce domaine. Il devra être conforté dans les années à venir.

Un accent particulier doit également être mis sur la prévention, grâce à une meilleure coordination des activités des services de renseignement, à travers le renforcement des moyens d’acquisition de l’information tant humains (forces spéciales par exemple) que technologiques (satellites d’observation, optiques et radars, moyens d’écoute électronique, drones de surveillance).

Aucun adversaire potentiel, étatique ou non, ne doit douter de notre détermination et de notre capacité à riposter de façon graduée à toute menace exercée contre nos intérêts, notre territoire et notre population. La réalisation du second porte-avions se situe pour moi dans cette perspective. Elle est la condition de la permanence à la mer de notre groupe aéronaval compte tenu des périodes d’indisponibilité pour entretien de notre seul porte-avions, le Charles-de-Gaulle. Sa production s’inscrit déjà dans une dimension européenne puisqu’elle donne lieu à une coopération industrielle avec les Britanniques. Il ne m’apparaît pas en revanche réaliste à moyen terme de miser sur l’européanisation d’un tel équipement quant à son utilisation, tout simplement parce que les caractéristiques d’emploi de l’aviation embarquée varient d’un pays à l’autre.

Pour autant, il est vital que les Etats européens puissent approfondir leur coopération dans le domaine de la Défense. L’Agence européenne de la Défense doit être le point d’ancrage d’une meilleure coordination de nos efforts d’armement. Il faudra mutualiser nos équipements lorsque cela est possible. La constitution d’un pool d’avions de transport A 400 M, commandés par la plupart des pays européens, pourrait constituer un précédent intéressant. Mais d’autres partages sont envisageables. Est-il raisonnable que les membres de l’Union européenne alignent encore ensemble 10 000 chars et 3000 avions de combat sans engager de processus de rationalisation concertée ?

La défense européenne sera en outre d’autant plus dynamique que sa base industrielle sera consolidée grâce à des regroupements et des alliances, en particulier dans les domaines terrestre et naval. Combien de programmes en coopération ont-ils subi les contraintes artificielles du partage industriel sur des bases parfois peu rationnelles ? L’Europe de la défense se matérialisera aussi dans la conduite de grands projets dont l’ampleur dépasse les moyens de chacun de ses membres. L’exemple du système de navigation Galileo montre que la coopération est possible dans le secteur spatial. Pourquoi ne pas la consolider en travaillant ensemble sur des systèmes européens de surveillance de l’espace ou d’alerte avancée en cas d’attaque balistique ?
Qu’il me soit cependant permis de faire une brève mise au point : l’Europe de la défense peut difficilement s’envisager si seulement trois ou quatre membres de l’Union européenne sur vingt-sept, consentent à produire un effort de défense digne de ce nom. Je rappelle que le Royaume-Uni et la France représentent à eux seuls plus de 40 % des budgets européens et que le cumul de ces derniers est deux fois et demi moins élevé que le budget du Pentagone. Nous devrons donc faire preuve de pédagogie et de pragmatisme pour convaincre nos partenaires de faire davantage.
Je la veux parce que j’aime mon pays. Je la veux parce que j’aime la France et parce que la France ne peut pas s’en sortir sans l’Europe, parce que la France ne peut pas peser sur les affaires du monde sans l’Europe, parce que la France ne pourra rien sans l’Europe.




Mes chers amis,


Me voici une fois encore à Strasbourg, la plus européenne de toutes les villes françaises et la plus française de toutes les villes européennes. Strasbourg qui n’est pas française par les hasards de l’histoire mais parce qu’elle l’a voulu.
Strasbourg qui fit résonner jusqu’en Egypte le rire du grand Kléber et entendre aux quatre coins du monde ce chant de guerre de l’armée du Rhin devenu la Marseillaise qui est pour tous les hommes le chant de la liberté.
Strasbourg dont la figure resta couverte d’un voile noir pendant 50 ans parce que la France ne voulait pas faire son deuil de cette ville sans laquelle elle ne se sentait plus tout à fait elle-même, de cette ville dont la libération symbolise celle de toute la France.
  On m’avait dit que Strasbourg était une ville où il était difficile de mobiliser pour une réunion publique. Et pourtant vous êtes là ce soir plus nombreux que jamais, et votre foule immense témoigne qu’une fois encore les Alsaciens veulent être au rendez-vous de l’histoire, au rendez-vous de la France.
Avant de venir à Strasbourg je me suis arrêté à Verdun, sur ce champ de bataille se déroula le plus long, le plus meurtrier, le plus atroce combat de toutes les guerres, peut-être aussi le plus absurde.
Des milliers de vies détruites chaque jour pour faire bouger de quelques mètres la ligne de front.
Les amis qui tombaient les uns après les autres.

Les corps déchiquetés qui n’avaient plus de visage et qui n’avaient plus de nom.
Les hommes enterrés vivants.
Les soldats qui se noyaient dans la boue des tranchées.
Relève après relève, presque toute la jeunesse de France et d’Allemagne montant en ligne en piétinant les morts.
Un héroïsme inouï, une sauvagerie sans pareille.
Ce fut cela, Verdun.
Dans ce lieu où le silence se fait d’autant plus pesant qu’il fut un jour rempli de la fureur et du fracas des armes, on a l’impression d’entendre, sortant de la terre où furent versés tant de larmes et de sang, ce cri qui fut celui de tous les survivants de cet enfer : « plus jamais ça ! »
Plus jamais un tel carnage !
Plus jamais deux peuples parmi les plus civilisés du monde, deux peuples européens dressés l’un contre l’autre, cherchant à se détruire jusqu’à l’extrême limite de leurs forces !
Mais à Verdun, déjà, au fond des tranchées, se nouait le drame futur.
Comme une tragédie antique, implacablement, chaque guerre appelait la suivante, le meurtre appelait le meurtre, la vengeance appelait la vengeance.
L’Europe que la guerre a si souvent meurtrie. L’Europe ravagée par la guerre de Trente Ans qui lui coûta 20 ou 30 millions de morts. L’Europe qui par deux fois au XXe siècle faillit être anéantie par les guerres mondiales qu’elle avait engendrées. L’Europe qui à force de violence avait fini par faire naître au milieu de la civilisation la pire des barbaries.
L’Europe un jour a décidé de surmonter les haines qui l’entraînaient vers l’abîme.
La paix perpétuelle, l’Europe y pensait depuis le XVIIIe siècle. Les nationalismes en avaient décidé autrement. Les idéologies s’en étaient mêlées avec leurs affrontements sans merci qui ressemblaient aux anciennes guerres de religions. Puis le totalitarisme était né et il avait failli emporter toute la civilisation. L’homme européen avait failli disparaître.
En un temps où une guerre de plus venait de s’achever, où l’Europe découvrait, effarée, qu’elle avait pu engendrer l’horreur des camps, où un autre totalitarisme étendait son emprise sur la moitié du continent, où la troisième guerre mondiale paraissait inévitable, des hommes de bonne volonté décidèrent que le moment était venu de rompre avec le cycle de la vengeance et de montrer au monde qu’un idéal de paix et de fraternité pouvait être plus fort que la soif de revanche et le souvenir du malheur.
« Il ne faut pas que ce malheur se répète » déclara Churchill en 1946, et il ajouta : « nous n’avons pas beaucoup de temps ». Cet homme qui fut si grand dans la guerre fut le premier à proclamer la nécessité de l’Europe parce qu’il ne voyait de grandeur que dans la paix.
A ce moment est né l’idéal européen.
Car l’Europe est un idéal. Un idéal que j'ai fait mien. Je suis un Européen de cœur, de raison, de convictions. Et je n'ai pas l'intention de renoncer le moins du monde à cet idéal au prétexte qu'il y a une incompréhension entre l'Europe et tant de nos compatriotes.

L’Europe c’est d’abord la volonté  que les valeurs de la civilisation européenne ne soient pas anéanties par la guerre civile européenne.

Cette volonté fut d’abord une volonté française.

Il fallait que de la France vînt le geste qui allait permettre d’en finir avec la fatalité de la haine et d’espérer de nouveau.
La France en prenant l’initiative de la réconciliation franco-allemande signait l’acte de fondation de l’Europe.
Qu’il me soit permis de rendre ici hommage à trois Français d’exception qui furent, contre les sentiments, contre l’opinion encore marquée par les souffrances de la guerre, les artisans de cette réconciliation qui allait changer le cours de l’histoire.
Je veux rendre hommage à Jean Monnet, qui le premier fit entrer le rêve européen dans la réalité en scellant la réconciliation franco-allemande autour du charbon et de l’acier.
Il dort au Panthéon où François Mitterrand l’accueillit par ces mots : « L’Europe restera, quoi qu’il advienne, celle de Jean Monnet ».
Je veux rendre hommage à Robert Schuman, cet homme de la frontière comme il se définissait lui-même. Cet Européen qui avait trois patries et qui choisit d’être Français sentit le premier que Monnet avait raison. Lui qui vivait depuis l’enfance l’antagonisme franco-allemand comme une déchirure de tout son être mit dans le combat européen toute sa raison, tout son cœur, toute sa foi. Et sa foi souleva les montagnes.
Je veux rendre hommage au Général de Gaulle pour avoir accompli la vraie réconciliation franco-allemande, celle qui unit les cœurs et les âmes. Celui qui avait été l’esprit de la Résistance, celui qui incarnait l’indépendance de la nation, celui que l’on n’attendait pas là, fut celui qui trouva les mots et les gestes qui touchèrent les cœurs allemands et élevèrent les âmes françaises au-dessus du ressentiment.
Fait exceptionnel, il accueillit chez lui le Chancelier d’Allemagne et il lui dit : « C’est avec honneur que la France vous reçoit ». Il alla dire ensuite à la jeunesse allemande : « Je vous félicite d’être de jeunes Allemands ».
Le Général De Gaulle voulait que l’Europe fût européenne, c’est-à-dire indépendante. Il voulait qu’elle respectât les nations. Il voulait qu’elle existât par elle-même sur la scène du monde. Et que voulons-nous d’autre au fond ?  Chaque fois que nous nous sommes éloignés de cet idéal nous avons affaibli l'Europe.
Le Général De Gaulle honora la signature par la France du traité de Rome. Il inséra son économie dans l’économie européenne. Il mit en œuvre le marché commun et la politique agricole commune.
De Gaulle fut un grand Européen en même temps qu’il fut un grand Français.

Monnet, Schuman, De Gaulle n’ont pu accomplir ce qu’ils ont accompli que parce qu’ils ont trouvé en face d’eux d’autres hommes d’Etat d’exceptionnelle stature qui voulaient en finir eux aussi avec la guerre civile.
Je pense à Conrad Adenauer, à Alcide de Gasperi, à Paul-Henri Spaak, Pierre Pfimlin et à tous ceux qui après eux ont fait de l’Europe le combat de leur vie.
Ils ont, comme le disait le Général De Gaulle, « voulu reprendre sur des bases modernes, économiques, sociales, stratégiques, culturelles, l’entreprise de Charlemagne ».
Car il existe une conscience européenne qui vient de l’histoire la plus ancienne, qui vient de la civilisation, qui vient de la religion.

Le grand dessein de l’unité européenne n’est pas une chimère parce que l’Europe rêve depuis toujours de cette unité que les souvenirs de Rome et de la chrétienté font vivre dans l’esprit de chaque Européen tout à la fois comme une nostalgie et comme un projet.
Dans la formation de la conscience européenne il y a eu le rêve brisé de Charlemagne et celui du Saint Empire, les Croisades, le grand schisme entre l’Orient et l’Occident, la gloire déchue de Louis XIV et celle de Napoléon, la grande tourmente de la Révolution Française qui voulait renverser les trônes pour faire l’Europe des peuples. Il y a eu les grands cauchemars totalitaires et le rideau de fer. Il y a eu le
Printemps de Prague et la chute du Mur.

L’unité de l’Europe, les savants et les artistes n’ont jamais cessé de la faire dans leurs œuvres. D’un bout à l’autre du continent, l’Europe fut tour à tour romane, gothique, baroque, romantique, surréaliste. Elle fut tour à tour scolastique, humaniste, rationaliste. Elle s’incarna tour à tour dans Saint Bernard, Erasme, Galilée, Newton, Kant, Pasteur, Einstein.
Descartes, Voltaire, Goethe furent partout chez eux en Europe comme chacun d’entre nous aujourd’hui s’y sent chez lui.
L’Europe a toujours été une civilisation commune à tous les Européens. Mais pendant des siècles toutes les tentatives pour transformer cette unité de civilisation en unité politique ont échoué.
Pendant des siècles les plus grands génies politiques n’ont pas réussi à forger l’unité de l’Europe parce qu’ils ne croyaient qu’à la force.
L’unité de l’Europe a commencé à devenir possible quand les Européens se sont mis à croire pour eux-mêmes à la force des principes qu’ils avaient enseignés aux autres hommes.
L’unité politique de l’Europe a commencé à devenir possible quand les Européens se sont mis à croire davantage au droit qu’à la force.
La grande idée des pères fondateurs a été de créer pas à pas, par l’économie et par le droit, les conditions qui permettraient à la personnalité de l’Europe de s’exprimer chaque jour davantage.
Leur coup de génie a été de commencer par la mise en commun d’intérêts parfaitement identifiables, d’aller vers l’idéal en partant de ce qu’il y avait de plus matériel.
En choisissant le long effort de l’économie pour tisser peu à peu entre les peuples des liens indéfectibles et des coopérations sans cesse plus étroites, Monnet s’était souvenu du patient travail de la terre de son enfance et c’est sans doute par-là qu’il a été le plus grand.

On a souvent critiqué cette politique du pas à pas et ce choix de mettre l’économie avant la politique. Mais c’est cette démarche humble et patiente qui a permis d’aller du marché commun jusqu’à la monnaie unique sans heurter le sentiment national sur lequel le rêve européen pouvait à chaque instant se briser.
L’Europe aurait-elle pu se faire autrement ? Qui le saura jamais ? Elle s’est faite ainsi et personne ne peut refaire l’histoire.
Nous devons prendre l’histoire de la construction européenne comme l’histoire de France là où elles en sont et les continuer. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes obligés d’imiter ceux qui nous ont précédés. Mais ce qui veut dire que, pour l’Europe comme pour la France, la table rase est impossible. Nul ne peut repartir de zéro.
Ce qui a été accompli est immense. Ne serait-ce que parce que, sur notre continent, les peuples ont perdu l’habitude de se faire la guerre, et parce que depuis plus d’un demi-siècle ils ont pris celle d’appeler Europe leurs valeurs et leurs intérêts communs.
L’Europe comme idéal de paix et de fraternité s’est inscrite dans les consciences. Au sortir de la dernière guerre, au milieu de tant de ruines et de tant de victimes, nul n’aurait jamais cru qu’un tel miracle put un jour s’accomplir.
La construction européenne ce fut la paix.
Ce fut la reconstruction.
Ce furent les Trente Glorieuses.
Ce fut l’ouverture des frontières.
Ce fut la liberté plus forte que la dictature.
Ce fut la réunification du continent.
L’Europe en cinquante ans a plus accompli qu’aucun Européen aurait pu l’espérer.
La crise actuelle de l’Europe est d’autant plus douloureuse que ses succès furent grands.

Car il nous faut regarder la réalité en face : l’Europe traverse une crise, cette crise est grave, cette crise est profonde, cette crise doit être résolue sans attendre.
Et, je veux le dire à tous ceux qui aiment l’Europe, à tous ceux qui partagent avec moi le même idéal européen, la même conviction que l’Europe est, pour tous les Européens, une nécessité vitale. Je veux le dire à tous nos partenaires : ce n’est pas le « non » néerlandais et français à la Constitution européenne qui est responsable de la crise de l’Europe. C’est la crise de l’Europe qui est responsable du rejet de la Constitution.
Cette crise n’est pas néerlandaise ou française. Elle est européenne.
Cette crise n’est pas conjoncturelle. Elle vient de loin.
Cette crise n’est pas institutionnelle. Elle est politique, elle est morale, elle est culturelle.
Cette crise est une crise de la civilisation européenne.
Après avoir été si longtemps le moyen de résoudre la crise de la conscience européenne confrontée aux crimes inouïs qu’elle avait laissés commettre, la construction européenne en est devenu le facteur aggravant.
Comment en est-on arrivé là ?
Comment s’est installée dans les esprits cette idée que l’Europe n’est plus une promesse mais une menace ?
Comment ce qui avait pour but de rapprocher les peuples s’est-il mis à creuser un fossé de plus en plus profond entre le peuple et les élites ?
Comment ce qui était ressenti comme l’expression d’une volonté commune s’est-il mis à être ressenti comme l’alibi d’un renoncement collectif ?
Comment ce qui était aux yeux de tous un levier pour agir a-t-il pu donner le sentiment à chacun qu’il était obligé de subir ?

Malraux disait : « L’Europe sera volonté ou mort ». Où est la volonté de l’Europe ?
Aucune Constitution européenne, quelle que fût sa qualité, ne saurait répondre à cette question.
Et si nous ne sommes pas très vite capables d’y répondre, l’Europe risque de mourir. Et avec elle une certaine idée de la France. Je veux dire ma tristesse devant la réunion de Madrid où pour la première fois depuis 1945 18 pays européens se sont réunis pour parler de l'avenir de l'Europe sans la France. Ce n'est pas l'idée que je me fais de l'Europe. Ce n'est pas l'idée que je me fais de la France.
La fuite en avant de résoudra rien. Se voiler la face non plus.
Répéter que tout va bien et qu’il ne faut surtout rien changer nous conduirait tout droit à la catastrophe.

Je veux l’Europe, je la veux de toutes mes forces, de toute mon âme, de tout mon cœur et de toute ma raison. Je la veux parce que je veux la paix. Je la veux parce que je veux que l’homme européen continue de vivre, parce que je veux que l’humanisme européen prenne toute sa place dans la civilisation mondiale.
Je la veux parce que j’aime mon pays. Je la veux parce que j’aime la France et parce que la France ne peut pas s’en sortir sans l’Europe, parce que la France ne peut pas peser sur les affaires du monde sans l’Europe, parce que la France ne pourra rien sans l’Europe.

Mais je veux que l’Europe change, parce que si elle ne change pas il n’y aura plus d’Europe.
J’ai toujours dit oui à l’Europe, j’ai dit oui à l’Acte Unique, à la monnaie unique, à la Constitution européenne. Et parce que j’ai toujours dit oui à l’Europe j’ai le devoir de dire aujourd’hui à tous les Européens sincères que nous ne pouvons pas continuer comme cela.
Nous avons fait l’Europe pour agir, pas pour subir.
Nous avons fait l’Europe pour vouloir, pas pour renoncer.
Nous avons fait l’Europe pour mettre en commun nos forces, non pour partager nos faiblesses.
Nous avons fait l’Europe pour mieux protéger les Européens, non pour les rendre plus vulnérables.

Nous avons fait l’Europe pour la démocratie et non pour la bureaucratie.
Nous avons fait l’Europe pour que les pays travaillent ensemble et non pour tenir le peuple à l’écart.
Je veux l’Europe, mais je ne veux pas d’une Europe au rabais, d’une Europe médiocre, d’une Europe sans ambition qui se contenterait d’empêcher les Etats d’agir sans s’en donner à elle-même les moyens.
Je veux l’Europe, mais je ne veux pas d’une Europe paralysée par ses contradictions, d’une Europe immobile, quand dans le monde tel qu’il est l’immobilité est mortelle.
Je crois à l’ordre et au mouvement pour la France. J’y crois aussi pour l’Europe. Et je suis convaincu que l’un n’est pas possible sans l’autre.
Je crois à l’identité nationale et à l’identité européenne. Et je suis convaincu que l’une a besoin de l’autre.
Je crois que nous devons cesser de faire de l’Europe le bouc émissaire de tous nos malheurs et la cause de toutes nos défaillances. C'est une question d'honnêteté et de courage. Mais je crois que l’Europe doit cesser d’ignorer le cri de révolte des peuples qui se sentent dépossédés de leur destin.
D’où vient ce sentiment sinon d’un abandon des principes fondamentaux de la construction européenne. Dans l’esprit des pères fondateurs il s’agissait de produire ensemble, d’inventer ensemble, de travailler ensemble, de vivre ensemble. Qu’en reste-t-il dans une Europe qui ne voudrait parler de rien d’autre que de la concurrence, du libre-échange et de la force de sa monnaie ?

En élargissant l’Europe sans réformer auparavant ses institutions on l’a diluée et dépolitisée. Cette dépolitisation est allée trop loin. Trop de politique tue la politique, mais pas assez de politique tue la liberté.
Depuis 25 ans on dit qu’il n’y a qu’une seule politique possible, qu’une seule pensée possible, qu’une seule Europe possible. Depuis 25 ans on répète aux Européens qu’ils n’ont pas le choix. Mais quand on ne donne pas à un peuple la liberté de choisir, il finit toujours par la prendre. Un jour il se lève et il dit « non » !
On comprend mieux la force du « non » à la Constitution européenne quand on se rend compte qu’il est paradoxal de parler de l’Europe politique alors que dans le même temps on dépolitise l’Europe.
Il est paradoxal de vouloir organiser une démocratie européenne et de nier en même temps la liberté de choix.
Il est paradoxal de vouloir donner une Constitution à l’Europe et en même temps de dissoudre son identité et sa cohésion en augmentant sans cesse le nombre des Etats membres.

Je veux une Europe qui ait une existence politique, et qui ait une identité, et par conséquent une Europe qui ait des frontières.
Je veux une Europe où tous les pays du monde, fussent-ils démocratiques, n’aient pas vocation à entrer. La Turquie, qui n’est pas un pays européen, n’a pas sa place à l'intérieur de l'Union Européenne. L'Europe sans frontière c'est la mort de la grande idée de l'Europe politique. L'Europe sans frontière c'est le risque de la voir condamner à devenir une sous-région de l'ONU. Je ne l'accepte pas.
Je veux une Europe où le chacun pour soi soit banni.
Je veux une Europe où un pays qui a  signé les accords de Schengen ne puisse pas procéder à des régularisations massives de clandestins sans demander l’avis de ses partenaires ou alors pourquoi construire un espace commun.
Je veux une Europe à l’intérieur de laquelle aucun Etat ne puisse pratiquer de dumping social.
Je veux une Europe où les aides européennes ne puissent pas servir à financer du dumping fiscal au détriment des autres Etats membres.

Maintenant que la paix est assurée et le continent réunifié, c’est au regard de la mondialisation qu’il faut concevoir l’avenir de l’Europe. La mondialisation est un fait. Un fait aussi plein d’espoir que lourd de menaces.
C’est une partie de l’humanité qui s’arrache à la misère, une autre qui s’enfonce dans la pauvreté.
C’est la détresse au milieu de l’abondance. C’est la misère matérielle et morale de l’ouvrier du Tiers-Monde exploité jusqu’au bout de ses forces.
La mondialisation c’est la croissance économique mondiale plus forte que jamais. C’est aussi le réchauffement climatique et les émigrants qui s’entassent dans des pirogues pour traverser la mer.
La mondialisation c’est les droits de l’homme et la démocratie. C’est aussi le terrorisme et le fanatisme religieux.
La mondialisation c’est l’ouverture des frontières. C’est aussi les murs qui un peu partout s’élèvent pour séparer les peuples.
La mondialisation c’est l’avènement de la première civilisation mondiale. C’est aussi la plus grande menace qui ait jamais pesé sur la diversité culturelle.
La mondialisation c’est la raison trop sûre d’elle-même qui provoque le retour en force de l’irrationnel et de l’obscurantisme.
La mondialisation c’est l’occidentalisation du monde confrontée au rejet de l’Occident.
On ne peut pas continuer de répondre à la souffrance sociale et à des angoisses légitimes : « c’est triste mais on n’y peut rien ».
On ne peut pas continuer de répondre à l’angoissante question de l’avenir que «  le marché est tout et la politique rien ».
Je n’accepte pas cette idée.
L’accepter ce serait faire le lit de tous les extrémismes.
Je n’accepte pas l’idée que le combat politique ne serve à rien.
Je n’accepte pas l’idée que la mondialisation soit le nouveau nom de la fatalité.
La politique est impuissante quand elle ne veut rien.
Quand on ne veut rien, on ne peut rien. Voilà ma conviction.
Seule la politique peut mettre la mondialisation au service de l’homme. Seule la politique peut prévenir la révolte de l’homme contre une mondialisation dont il a le sentiment qu’elle l’asservit au lieu de le libérer.
L’avenir n’est écrit nulle part.
Le pire serait de subir.
C’est pour cela que l’Europe doit se construire.
Je veux une Europe qui ne reste pas les bras croisés face à la mondialisation.
Je crois aux vertus de la concurrence mais je ne crois pas que la concurrence soit une religion, ni qu’elle soit efficace en toutes circonstances. Je crois que trop de concurrence tue la concurrence comme trop d’impôt tue l’impôt. Au minimum je veux une concurrence loyale.

Je crois aux avantages du libre-échange mais un libre-échange maîtrisé, régulé, où l’Etat intervient pour compenser les dumpings monétaires, sociaux ou écologiques.
Je crois à la nécessité d’une gestion rigoureuse de la monnaie, mais au service de l’économie et non l’inverse.
La France ne peut rien toute seule. Face à la mondialisation et aux forces immenses qu’elle met en œuvre, la France a besoin de l’Europe. L’Europe est aujourd’hui la seule force capable de contrebalancer toute tentation hégémonique dans le monde. La seule capable de s’opposer à la toute-puissance du marché. La seule capable transformer la mondialisation de l’intérieur. La seule en mesure de porter un projet de civilisation.

 
L’unité de l’Europe, la France la veut. Mais que veut l’Europe ?
Nous avons fait la PAC, nous avons fait le marché unique, nous avons fait l’euro pour pouvoir mieux agir ensemble dans le monde. Regardons la réalité telle qu’elle est aujourd’hui.
Au lieu de progresser, l’Europe s’enlise. Quand l’économie mondiale connaît une croissance sans précédent la zone Euro alterne de longues périodes de stagnation et de brèves périodes de reprise en forme de feu de paille.  
Quand face à la mondialisation tous les pays ont une stratégie tournée vers la croissance, l’Europe s’enferme dans des politiques restrictives.
Quand les autres cherchent à se protéger, l’Europe se désarme.
Je veux que l’Europe redevienne un projet.
Je veux remettre la volonté politique au cœur de l’Europe.
Je veux que l’on refasse l’Europe des politiques communes plutôt qu’une Europe sans politique.
Les Français ont dit non à la Constitution européenne parce qu’ils avaient le sentiment que l’Europe ne les protégeait plus et qu’elle faisait d’eux non des acteurs mais des victimes de la mondialisation.
La conséquence de ce qui s’est passé c’est qu’avant de refonder politiquement l’Europe nous devons la refonder économiquement et socialement. Dans la situation actuelle, l’ambition de tous les Européens qui veulent l’accomplissement du rêve européen devrait être de redéfinir les principes et les règles de l’union économique et monétaire en les inscrivant dans cette dimension humaniste et sociale qui fait aujourd’hui tant défaut à l’Europe. La priorité doit désormais être donné à la croissance, à l'emploi, à la stratégie industrielle et disons le tout net, à la protection de nos intérêts. Si nous ne le faisons pas personne ne le fera à notre place.
Car nul ne fera aimer l’Europe si celle-ci est perçue comme un facteur d'appauvrissement et non de prospérité, si elle est perçue économiquement et socialement comme une cause de régression et non de progrès, si le sentiment ne s’y retrouve pas autant que la raison.
Nous devons être capables de proposer aux peuples européens une Europe dotée d’un gouvernement économique  qui défende les intérêts des Européens, qui ait son mot à dire sur la politique monétaire et sur la politique de change.
Nous devons être capables de proposer aux peuples européens une Europe où la politique monétaire ait aussi pour objectifs la croissance et l’emploi et pas seulement l’inflation.
Nous devons être capables de leur proposer une Europe qui se donne les moyens de se protéger contre les abus de ses concurrents et contre les dumpings asiatiques, et, qui exige en toutes circonstances la réciprocité.
Nous devons être capables de leur proposer une Europe où la commande publique puisse être utilisée pour soutenir les PME et les industries naissantes.
Nous devons être capables de leur proposer une Europe qui protège ses activités stratégiques contre les prédateurs.
Nous devons être capables de leur proposer une Europe où le droit de la concurrence n’empêche pas l’émergence de champions européens de dimension mondiale.
Nous devons être capables de leur proposer une Europe où un rapprochement européen d’entreprises ne puisse pas être interdit parce qu’il est présumé pouvoir engendrer un abus de position dominante.
Nous devons être capables de leur proposer une Europe où les dogmes de la concurrence n’interdisent pas les politiques industrielles.
Nous devons être capables de leur proposer une Europe où l’économie de la connaissance puisse être encouragée par tous les moyens. Une Europe qui crée, qui invente, qui innove.
Nous devons être capables de leur proposer une Europe qui aide à maîtriser l’immigration et non une Europe qui l’empêche.
Nous devons être capables de leur proposer une Europe qui se donne au moins les moyens de faire ce que font les Etats-Unis qui savent parfaitement protéger et promouvoir leurs intérêts. Quand nous avons sauvé Alstom nous aurions dû trouver la Commission européenne avec nous. Nous l’avons eue contre nous. C’est cette Europe qui à la tentation de passer l’agriculture et l’industrie par pertes et profits qui ne peut pas durer.
Je ne veux pas d’une Europe sans usine et sans paysan.
Ce qui est en jeu ce n’est pas seulement de l’économie, c’est aussi une idée de l’homme. C’est aussi un problème de valeurs.
Il y a une culture ouvrière, une façon d’être des ouvriers, un rapport particulier des ouvriers à la vie et au travail. Je ne veux pas que cette culture ouvrière se perde. Je ne veux pas d’une France sans usine. Si les usines partaient, le reste partirait aussi.. Il y a une culture paysanne. Il y a un rapport particulier des paysans au travail et à la terre. Je ne veux pas que cette culture se perde.
Il y a une culture des artisans. Un rapport particulier des artisans avec la perfection du geste, avec la précision de la technique. Je ne veux pas que cette culture se perde.
L’Europe sans paysan, sans artisan, sans ouvrier serait une Europe appauvrie moralement, culturellement, économiquement. Je pense aussi aux employés, aux techniciens, aux ingénieurs, aux cadres qui aiment leur métier, qui en sont fiers. Ils considèrent qu’ils doivent le faire le mieux qu’ils peuvent. Ils ont un sens du devoir, un sens moral, un courage qui force l’admiration. A leur manière ce sont des résistants. Des résistants contre la disparition d’un type de civilisation et d’un type d’homme qui respectent le travail comme une condition de la liberté, qui pensent que l’honneur c’est toujours s’efforcer de faire le mieux possible ce qu’on a à faire, que la dignité c’est de ne rien devoir qu’à soi-même et que le premier devoir d’un homme c’est de transmettre ses valeurs à ses enfants.
Aux ouvriers qui ont tant de savoir-faire, aux paysans qui depuis des générations font fructifier leur terre, aux artisans qui n’aiment que ce qui est parfait et dont les secrets se transmettent de génération en génération depuis des siècles, aux ingénieurs qui subissent eux aussi la concurrence des ingénieurs de l’Inde ou de la Chine dix fois moins payés, je me refuse à dire que tout est fini, qu’il n’y a plus de place pour eux, qu’ils doivent disparaître, qu’ils ne servent plus à rien. Je veux leur dire que rien n’est perdu. Un métier qui disparaît, un village qui se vide, un bassin industriel qui s’effondre, c’est un drame. Aucune nécessité économique ne justifie que la politique soit indifférente à ce drame et à la souffrance qu’il cause. Nulle impuissance publique n’oblige à accepter sans rien faire ce gâchis humain qu’un petit effort d’imagination, de volonté et de morale suffirait à éviter. A quoi sert l’Europe si elle ne permet pas de donner sa chance à chacun, à chaque homme, à chaque territoire, à chaque pays ?
En ce début du XXIe siècle, entre le progrès technique et la concurrence des pays à bas salaires, le travailleur européen s’interroge avec angoisse sur son avenir et se désespère de son pouvoir d‘achat.
Tout concourt à la dévalorisation du travail : la concurrence déloyale, la dégradation des conditions de travail, le chantage aux délocalisations, la surévaluation de la monnaie qui est une dépréciation du travail, il n’est pas jusqu’à la réforme de la politique agricole qui ne contribue à saper la valeur travail en rémunérant les agriculteurs non pour faire leur métier de producteurs mais pour entretenir le paysage.

Si je suis élu je proposerai à nos partenaires de rouvrir le dossier de la politique agricole commune avec l’objectif de garantir l’indépendance alimentaire de l’Europe, mais aussi la sécurité sanitaire, le respect de l’environnement et un revenu décent pour les agriculteurs qui passe par des prix qui respectent le savoir faire des agriculteurs. Repenser la politique agricole est une nécessité. La supprimer serait une catastrophe pour l'indépendance de l'Europe. Elle mettrait le sort de l’agriculture entre les mains de la spéculation.
En ce début du XXIe siècle où ce n’est plus l’acier et le charbon qui comptent mais l’énergie, je proposerai à nos partenaires l’instauration d’une politique commune de l’énergie pour que nous nous préparions ensemble à affronter la raréfaction du gaz et du pétrole.
Il y a tant à faire pour l’Europe en matière d’indépendance énergétique, tant d’enjeux, tant d’urgence en matière d’achats de gaz, d’énergies renouvelables, de nucléaire, de réchauffement climatique qui ne peuvent être abordés qu’à l’échelle de l’Union. Nous ne pouvons pas confier l’avenir énergétique de l’Europe à une poignée de traders à Londres, à New York ou à Singapour. Nous ne pouvons pas laisser s’accumuler des rentes colossales, des profits gigantesques et des retards d’investissement qui se paieront très cher dans l’avenir.
Si je suis élu, je proposerai à nos partenaires d’assigner comme missions à la zone euro la moralisation du capitalisme financier et la promotion d’une économie de production contre une économie de spéculation et de rente.
Je crois dans la force créatrice du capitalisme mais je suis convaincu que le capitalisme ne peut pas survivre sans une éthique, sans le respect d’un certain nombre de valeurs spirituelles, sans l’humanisme, sans le respect de la personne.
Je suis convaincu que l’économie a besoin de souplesse et qu’empêcher de licencier empêche d’embaucher. Mais je ne peux pas admettre que quelqu’un puisse être licencié sans qu’on lui dise pourquoi.
Je trouve normal que celui qui prend des risques et qui réussit puisse être bien payé. Mais je trouve inadmissible les parachutes en or pour ceux qui échouent.
Je ne crois pas à la pérennité d’un capitalisme dans lequel l’homme ne compterait pas, dans lequel le chef d’entreprise n’aurait de responsabilité que vis-à-vis de ses actionnaires sans en avoir aucune vis-à-vis de ses salariés, de la société, de son pays, des générations futures.
Je ne crois pas à la survie d’un capitalisme financier qui exige des rendements tellement exorbitants qu’aucun investissement à long terme n’est possible.
Je ne crois pas à l’efficacité d’un capitalisme où m’on s’enrichit plus en spéculant qu’en entreprenant et en travaillant.
Je ne crois pas à l’efficacité d’un capitalisme où l’on s’enrichit par la rente sans rien faire ni prendre aucun risque.
Je ne crois pas à la survie d’un capitalisme déshumanisé où toute la propriété est diluée dans la Bourse, où l’actionnaire n’a plus aucun lien avec l’entreprise et avec ceux qui y travaillent, où l’entreprise n’est plus une communauté humaine.
Je veux l’Europe, mais une Europe qui contribue à rééquilibrer le capitalisme financier dans un sens plus favorable à l’entrepreneur et au capitalisme familial.
Je veux l’Europe, mais une Europe qui travaille à humaniser et à moraliser la mondialisation.
Je veux l’Europe, mais une Europe qui revalorise le travail et qui rende plus équitable le partage des richesses entre le capital et le travail.
Si je suis élu je proposerai à nos partenaires qu’ensemble nous décidions de moins taxer le travailleur. De moins taxer le producteur de richesse et davantage la richesse produite. De moins taxer le travail et davantage la pollution et la consommation. Ce serait le premier pas vers l’harmonisation fiscale européenne et vers une forme de préférence communautaire. J'ose le mot : Etre Européen c'est préférer l'Europe.
Je veux l’Europe mais une Europe qui s’efforce de fonder l’ordre du monde sur les valeurs spirituelles et morales qu’elle incarne aux yeux de tous les hommes et qu’elle doit continuer d’incarner.
Je veux l’Europe mais une Europe qui donne au monde l’exemple d’un nouvel humanisme par lequel l’homme, cessant de vouloir dominer la nature, forgera avec elle une alliance d’où naîtra la civilisation du futur.
Je veux être le Président d’une France qui comprenne que l’Europe est la seule chance pour éviter la mort d’une certaine idée de l’homme, pour que cette idée demeure vivante dans le dialogue des civilisations et des cultures
Je veux être le Président d’une France qui fera comprendre à l’Europe que son avenir, son destin même, se trouve en Méditerranée.
Je veux être le Président d’une France qui engagera la Méditerranée sur la voie de sa réunification après douze siècles de division et de déchirements.
Jamais peut-être n’a-t-il été aussi nécessaire, aussi vital pour l’Europe et pour le monde de poser à l’homme méditerranéen la même grande question que Jean Monnet posait il y a plus d’un demi-siècle à l’homme européen. Jamais sans doute il n’a été aussi nécessaire, aussi vital d’engager la construction de la Méditerranée comme fut engagée il y a plus d’un demi-siècle la construction européenne.
Car à cet endroit et à ce moment précis où le choc des civilisations devient une menace réelle pour l’humanité, là, autour de cette mer baignée de lumière où depuis deux mille ans la raison et la foi dialoguent et s’affrontent, là sur ces rivages où l’on mit pour la première fois l’homme au centre de l’univers, là se joue une fois encore notre avenir.
Là si nous n’y prenons garde les valeurs communes à toutes les civilisations dont nous sommes les héritiers perdront la bataille de la mondialisation. Là nous pouvons tout gagner ou tout perdre. Nous pouvons avoir la paix ou la guerre, la meilleure part de la civilisation mondiale ou le fanatisme et l’obscurantisme, le dialogue des cultures le plus fécond ou l’intolérance et le racisme, la prospérité ou la misère. Dans le monde se dessinent de vastes stratégies continentales qui enjambent les hémisphères. Entre le continent américain d’un côté et l’Asie de l’autre, la géographie de la mondialisation pousse l’Europe à imaginer une stratégie euro-africaine dont la Méditerranée sera fatalement le pivot.
Il ne s’agit pas de faire seulement du bassin méditerranéen un pont entre le Nord et le Sud. Il s’agit d’en faire un foyer de paix, de culture, de démocratie, de développement durable d’où naîtra dans le creuset des siècles et des civilisations le destin commun de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique. L’Amérique et la Chine ont déjà commencé la conquête de l’Afrique. Jusqu’à quand l’Europe attendra-t-elle pour construire l’Afrique de demain ? Pendant que l’Europe hésite, les autres avancent. La mondialisation n’attendra pas que l’Europe se décide enfin à en être un acteur et pas seulement à la subir.
Le grand tort de la France et de l’Europe est d’avoir longtemps, trop longtemps, tourné le dos à la Méditerranée.
Le drame algérien, l’occultation du passé colonial, la mode de la repentance ont contribué à nous rendre étrangers à ce qui avait été si longtemps et si naturellement un prolongement de nous-mêmes.
Que tous nos regards se soient tournés exclusivement vers le Nord et vers l’Est, que le Sud ainsi fût oublié intellectuellement, culturellement, moralement, politiquement, économiquement, que la Méditerranée cessât d’être un lieu d’où jaillissait pour nous la richesse, la culture et la vie, qu’elle cessât de représenter une promesse pour ne plus constituer qu’une menace, n’est pas pour rien dans la crise d’identité et la crise morale que nous traversons.
Il faut dire les choses comme elles sont : en tournant le dos à la Méditerranée, l’Europe et la France ont cru tourner le dos au passé. Elles ont en fait tourné le dos à leur avenir. Car l’avenir de l’Europe est aussi au sud.
Le rêve européen a besoin du rêve méditerranéen. Il s’est rétréci quand s’est brisé le rêve qui jeta jadis les chevaliers de toute l’Europe sur les routes de l’Orient, le rêve qui attira vers le sud tant d’empereurs du Saint Empire et tant de rois de France, le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Egypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc. Ce rêve qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation.

Il faut refonder l’Europe économique, sociale, culturelle. Mais pour que cette refondation s’accomplisse, encore faut-il sortir du blocage politique actuel. Car l’Europe est bloquée. Elle est bloquée institutionnellement parce qu’