L'avocat et essayiste, Laurent Cohen-Tanugi fut l'un des orateurs du débat organisé à l'Assemblée nationale le 10 mai 2006 par l'Atelier Europe. Il vient de publier chez Grasset une réflexion sur la géopolitique du XXIe siècle intitulée « Guerre ou paix, Essai sur le monde de demain ». On débat depuis longtemps des vertus et méfaits économiques et sociaux de la mondialisation pour telle ou telle catégorie de population ou région du monde. Plus récemment, d’aucuns constataient une certaine « désaméricanisation » de la mondialisation, désormais également incarnée par l’Asie et l’arrivée en force des entreprises des pays émergents.
Mais, hormis pour quelques parano-souverainistes préoccupés de longue date de « guerre économique », ces considérations ne remettaient aucunement en cause le postulat fondamental de la pensée économique et politique libérale, selon lequel le commerce entre les peuples est un puissant facteur d’harmonie et de paix. Bien au contraire, après la promotion du commerce Est-Ouest dans les années 1970, Francis Fukuyama voyait dans le triomphe planétaire de la démocratie et de l’économie de marché produit par l’effondrement du communisme une « fin de l’Histoire ». Et tout récemment, Tom Friedman, l’éditorialiste vedette du New York Times, ne célébrait-il pas l’« aplanissement du monde » sous l’effet vertueux de la mondialisation et de la technologie ?
Or le tournant du XXIe siècle, inauguré symboliquement par les attentats du 11 septembre 2001, a clos la parenthèse insouciante de l’après-guerre froide, dominée par l’euphorie technologique et le triomphe de l’unipolarité américaine. A défaut d’un introuvable « nouvel ordre international », c’est la mondialisation elle-même qui est devenue le principe structurant du système international.
Les deux plus importants marqueurs géopolitiques de notre entrée dans le nouveau siècle – les progrès d’un islamisme radical hostile à l’Occident et la montée en puissance des grands pays émergents, là encore hors de la sphère occidentale – ont ainsi directement ou indirectement partie liée avec la mondialisation. L’observation se passe de longs développements en ce qui concerne l’essor de la Chine ou de l’Inde, tout entier fondé sur l’ouverture internationale rendue possible par la libéralisation des échanges commerciaux et financiers mondiaux. Quant au radicalisme islamiste, il est, au moins en partie, la forme politique, exacerbée et savamment entretenue, d’un réveil religieux et identitaire généralement imputé à la mondialisation.
Plus largement, et à rebours de toute la pensée libérale, la mondialisation est aujourd’hui indissociable du retour en force de la géopolitique, des stratégies de puissance, des nationalismes, voire des empires historiques, dans un espace économique globalisé que l’on s’était habitué, avant même la chute du rideau de fer, à penser comme a-stratégique et tout entier régi par les marchés et les règles de droit. L’énorme appétit énergétique de la Chine et de l’Inde asseoit la montée en puissance parfois agressive d’Etats producteurs peu démocratiques (Russie, Iran, Vénézuela..), tout en accentuant la rivalité entre grandes puissances consommatrices (Etats-Unis, Chine, UE..) comme à l’ère coloniale. Moscou, Téhéran, Caracas manient allègrement l’arme énergétique à des fins politiques, et vice versa. Dans le même sens, on a rarement vu dans l’Histoire essor économique qui ne s’étende tôt ou tard à la sphère politique et militaire, fût-ce de manière « bienveillante » : c’est d’ores et déjà le cas pour la Chine. En d’autres termes, la mondialisation, par ses effets induits, est désormais porteuse de conflictualité autant que de prospérité et d’apaisement sur la scène internationale.
Ce retournement est lourd de conséquences. Idéologiques tout d’abord : la dépolitisation des mouvements économiques, dogme de la mondialisation libérale depuis les années quatre-vingts, va se heurter de manière croissante à la géopolitisation de l'espace économique mondial résultant de l'envol économique de nations-continents légitimement animées d'une ambition stratégique. De cette interpénétration nouvelle entre mouvements économiques et stratégies de puissance découle une autre conséquence : la coupure de l’économie mondiale en deux blocs hétérogènes.
D'un côté, dans l’Occident libéral, l’Etat s’est largement désengagé du capital des entreprises et ses interventions dans l’économie sont encadrées par les règles sur la concurrence et limitées par ses contraintes budgétaires. Les lois du marché, les principes de libre circulation des capitaux et la liberté d'investissement autorisent les prises de contrôle étrangères de groupes industriels ou financiers, voire de pans entiers d'une économie nationale, sans qu'aucun instrument juridique ou considération politique légitime – sauf pour quelques industries « stratégiques » en nombre de plus en plus restreint – ne permette de s'y opposer.
De l'autre, dans le monde émergent, les Etats se cachent souvent derrière les nouveaux capitalistes, quand ils n’agissent pas directement, et le renforcement parallèle du nationalisme et de la puissance financière conféreront de plus en plus à certaines prises de contrôle dans des secteurs essentiels des économies occidentales une dimension stratégique.
Pour préoccupante qu’elle soit, cette mutation géopolitique de la mondialisation n’est pas plus évitable que ses effets économiques et sociaux. Elle nous invite cependant à réviser nos schémas de pensée, notamment l’opposition aujourd’hui réductrice entre libéralisme et protectionnisme, et à élaborer, au niveau national et européen, une doctrine de sécurité économique comme il en existe depuis longtemps outre-Atlantique.